Cinq propositions musicales de l’Opéra de Limoges, créées d’après Carmen de Bizet, dénoncent les violences faites aux femmes, notamment le féminicide. Le premier concert a eu lieu le 6 décembre. Dans l’histoire de la musique, l’opéra regorge d’histoires similaires, de « crimes passionnels » et de maris jaloux qui tuent leur épouse ou, en l’occurrence ici, celle qui veut partir.
Applaudir la mort d’une femme : plus question !
L’histoire et les airs de Carmen sont archiconnus dans le monde entier. Créé il y a 150 ans, en 1875, l’opéra de Georges Bizet est l’un des plus joués dans le monde, avec pas moins 220 représentations programmées pour la saison 2024-2025. L’Opéra de Limoges n’est pas en reste, avec ses cinq spectacles inspirés de cette œuvre.
À Séville, Carmen, femme fière et libre, s’éprend du brigadier Don José. Très vite, elle le quitte. Don José lui ordonne de choisir entre lui et son rival, le torero Escamillo. Elle préfère ce dernier. Don José la poignarde…
Au regard des définitions actuelles, on parlerait de féminicide (tuer une femme parce que c’est une femme). Le mot « féminicide » n’est apparu dans les dictionnaires qu’en 2019, mais la réalité est beaucoup plus ancienne.
Au XIXe siècle, les journaux parlent plutôt de crime passionnel (il existait un conjugicide sous la Révolution française, mais le Code civil de 1804 ne reprend pas cette notion). La justice prévoit une circonstance atténuante, en cas de « faute » de l’épouse : si elle est prise en flagrant délit d’adultère au domicile conjugal. Le meurtre est considéré comme un crime d’amour froissé, de jalousie et d’honneur.
Si l’on revient à l’histoire de Carmen cependant, cela ne fonctionne pas : Carmen et Don José ne sont pas mariés. En réalité, c’est même Don José qui se rend coupable de tromperie, car il a une fiancée. Pourtant, c’est lui qui a du mal à supporter la liberté de Carmen. « Elle le quitte. Il la tue » déclare Jeanne Desoubeaux, metteuse en scène de Carmen, opéra-paysage.
Réinterpréter Carmen dans l’actualité
Selon un constat actuel de l’Organisation mondiale de la santé (OMS), c’est souvent au moment de la séparation qu’apparaît le féminicide. Dans le cadre du couple, on parle de « féminicide intime ».
Pour l’année 2024, les associations féministes ont compté 135 féminicides, autant qu’en 2023. Les chiffres du Ministère de l’Intérieur ne sont pas encore connus. Selon l’Organisation des Nations Unies (ONU), toutes les 10 minutes, une femme est tuée intentionnellement. Dans un tel contexte, il n’est plus question d’applaudir la mort d’une femme.
Certaines productions revisitent la fin de l’opéra, avec Carmen qui ôte la vie à don José (Leo Muscato) ou qui se relève après le coup censé être fatal (Olivier Py). À Limoges, il ne s’agit pourtant pas de réécrire l’œuvre, mais de la réinterpréter dans l’actualité, de remettre la réalité sociale au centre de l’opéra de Bizet.
Pour en savoir plus
–Décompte de féminicides de NousToutes
–Lydie Bodiou et Frédéric Chauvaud : « Le passé regorge de meurtres de femmes », Le Monde
–« Carmen est évidemment victime d’un féminicide », selon Marie-Nicole Lemieux, Radio Classique
–Comment disait-on féminicide au XIXe siècle ?, France Culture