Le concours pour femmes cheffes d’orchestre, La Maestra, s’est tenu fin février 2026 à la Philharmonie de Paris. Pourtant, malgré des projets de ce genre pour féminiser la profession, les femmes à la direction d’ensembles instrumentaux restent peu nombreuses. Entretien avec la cheffe Chloé Meyzie et la socio-musicologue Bianca Maretti.

Quatre femmes. Elles ne sont que quatre à diriger des orchestres professionnels permanents en France : Johanna Malangré (Orchestre de Picardie), Débora Waldman (Orchestre national Avignon Provence), Marta Gardolińska (Orchestre de l’opéra national de Nancy-Lorraine) et Chloé Meyzie (Ensemble instrumental de la Mayenne, EIM). À peine 10 %, quand on ne parle que de la direction musicale. Dans le monde, en incluant les titres de directrice musicale, cheffe principale et cheffe invitée, ce chiffre atteint 23 % (FranceInfo). La parité peine à être atteinte.

  • Le poids des préjugés

« Le plus prestigieux, c’est d’être nommée directrice d’une institution. Vient ensuite le statut de chef invité, qui voyage de scène en scène pour les concerts, » rapporte Chloé Meyzie. À la tête de l’EIM depuis 6 ans, les scènes nationales et internationales la reçoivent régulièrement. Depuis 2024, elle dirige notamment l’orchestre temporaire du festival 1001 Notes à Limoges. Là où les femmes cheffes sont le plus présentes, c’est aussi au niveau le plus précaire : monter son propre projet, « à défaut d’être responsable ou invitée ». Elle est d’ailleurs à l’initiative de l’Opéra Dordogne-Périgord, créé en 2021. « Il n’y a aucun salarié permanent, presque pas de moyens. L’orchestre et le chœur sont entre autres composés d’amateurs bénévoles. Le seul avantage : je développe des compétences au-delà de la direction musicale. » Vision artistique, casting, ressources humaines, etc.

« J’ai la chance de graviter dans ces trois niveaux différents, » concède Chloé Meyzie. « Et, pendant longtemps, je n’ai pas conscientiser d’être une femme devant un orchestre. » Elle réalise la différence de traitement et l’absence de parité au tournant de ses 30 ans. Même si les lignes bougent, notamment avec le concours La Maestra, créé en 2020 et dédié aux femmes cheffes d’orchestre professionnelles, « l’évolution est encore trop marginale, » commente-t-elle. « L’autorité reste perçue comme masculine. »

Doctorante en socio-musicologie au laboratoire IReMus à la Sorbonne, Bianca Maretti observe le même constat. « Entre la formation et le monde professionnel, il y a un phénomène d’évaporation : les femmes sont plus de 20 % à étudier la direction d’orchestre, 10 % à diriger professionnellement. » Elle explique d’abord cette différence par le poids de l’histoire, on associe plus facilement des stéréotypes masculins à la direction (force, décision, pouvoir). En interrogeant des directrices musicales sur leur parcours, elle remarque qu’elles font face à davantage d’obstacles. « Alors que son oncle dirigeait aussi des orchestres, l’une d’elles m’a raconté qu’il ne l’avait jamais soutenue. » L’accès à la formation reste très inégalitaire. « Le cadre n’est pas toujours favorable, le rapport avec les enseignants semble parfois plus difficile, elles reçoivent plus d’incitations très autoritaires à arrêter. » 

Ce poids de l’institution, la socio-musicologue l’a elle-même vécu. En parallèle de l’université, elle est également cheffe d’orchestre. « En tant que chercheuse, je n’arrive pas à mes conclusions seulement par mon parcours, je prends du recul. Et, en même temps, être cheffe m’a donné un regard plus précis. J’ai pu mettre des mots sur mon vécu. »

  • Le besoin d’être représentée

Par effet boule de neige et par manque de représentation, cette réalité évolue lentement, analyse Bianca Maretti. Des initiatives comme La Maestra offrent une nouvelle mise en lumière de la question. De nouveaux modèles émergent. Dans ses entretiens, la socio-musicologue a entendu à de nombreuses reprises « ça fait du bien de voir des cheffes diriger ! », notamment de la part de jeunes femmes. Ce concours crée un véritable vivier de talents pour la programmation des salles, les lauréates peuvent participer à une académie et prétendre à une aide pour s’inscrire dans le monde professionnel. « Avant, on revendiquait surtout une envie de plus de femmes à la direction musicale. Maintenant, on veut des directrices de haut niveau, briser le plafond de verre. »

Malgré cette progression, l’échantillon reste assez restreint. La doctorante et cheffe d’orchestre affirme que « les femmes appelées sont sursollicitées, on va toujours chercher les mêmes. Juste à côté, il y en a beaucoup qu’on n’appelle pas ». Depuis ses recherches en master, déjà sur la question de la féminisation de la profession, elle remarque souvent un discours où « ce serait aujourd’hui plus facile pour les femmes que pour les hommes ». Elle met en garde contre cette impression erronée : s’il y a davantage d’actions volontaristes pour embaucher des femmes, les hommes restent directeurs d’orchestre à 90 %.

« Quand j’ai commencé à diriger, il y avait peu de sources d’inspiration, » se rappelle Chloé Meyzie. « Aujourd’hui, les femmes au sein de l’orchestre sont davantage représentées, y compris dans derrière les pupitres. Lucienne Renaudin-Vary fait office de modèle pour les jeunes trompettistes par exemple. J’aspire à le devenir pour les futures cheffes d’orchestre. »

Auteur/autrice

j.duhaut98@gmail.com

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