Le classique n’est pas qu’un genre figé. Certains compositeurs en repoussent les limites, comme le jazzman Claude Bolling. À l’occasion d’un concert pour lui rendre hommage à Limoges en février 2026, le guitariste Eric Franceries et le trompettiste Francis Célérier ravivent leurs souvenirs.

Le chaînon manquant entre Jean-Sébastien Bach et le jazz, c’est Claude Bolling. Au point qu’on le nomme maître du crossover. Il a composé pour des films (Borsalino, Lucky Luke), arrangé pour de grands noms (Brigitte Bardot, Henri Salvador, Les Parisiennes) et collaboré avec bien d’autres (Duke Ellington, Boris Vian).

Ce concert-hommage à Limoges, c’est d’abord l’histoire d’une fascination pour sa musique. Eric Franceries (guitare) le rencontre par l’intermédiaire d’un ami commun. « Il n’était pas très chaud au départ. Il aimait jouer avec mon professeur, Alexandre Lagoya, mais il se posait beaucoup de questions à mon égard. Cet ami lui a lancé « Je ne te demande pas de te marier avec lui, juste de faire un concert ! » Le lendemain, Claude Bolling m’a proposé de l’accompagner à Montargis. » À partir du milieu des années 1980, ils ont tourné ensemble dans le monde entier, « c’était extraordinaire de jouer avec une telle montagne musicale ! » En 1994, Claude Bolling remporte une Victoire de la musique, pour son album Cross over USA. Eric Franceries est également de la partie, avec Jean-Pierre Rampal à la flûte.

Francis Célérier (trompette), lui, le croise lors d’un festival de jazz en Suisse. Il cherchait depuis longtemps déjà les partitions de la suite composée pour Maurice André, immense trompettiste français. « C’était un gars charmant, un peu blagueur, passionné. On a longuement échangé sur cette scène. Claude était ravi de me voir si curieux de son travail ! Il pouvait en parler pendant des heures. »

Quand Eric Franceries et Francis Célérier se découvrent des affinités musicales, à Brive en 2015, rendre honneur à Claude Bolling devient une évidence. Avant lui, les styles étaient très cloisonnés. la rigidité du classique contre la liberté du jazz. « C’était très mal vu pour un guitariste classique de flirter avec un jazzman, et inversement, » acquiesce Eric Franceries. Pour lui, Claude Bolling a relevé le défi de mélanger ces genres avec brio, dans « une fusion presque évidente où chacun y trouve ses repères ». « A la fin, les musiciens classiques s’enhardissent et s’essaient à l’improvisation, les jazzmen se penchent sur les partitions. » Francis Célérier renchérit, le maître du crossover est un compositeur virtuose. « Il a réussi à faire la part entre jazz et classique, tout en écrivant pour de grands solistes [Jean-Pierre Rampal, Alexandre Lagoya, Maurice André…]. C’est un véritable précurseur en France. » Sa suite jazz pour flûte trône au Billboard américain pendant 530 semaines.

Pour réaliser un tour de force pareil, Claude Bolling est un bourreau de travail. Même voyager ne l’empêchait pas de composer : « Dans l’avion, il déroulait un clavier silencieux pour continuer de travailler ! » s’exclame Francis Célérier. 

Entre les bandes originales de films, le big-band, la crossover music, Eric Franceries l’a « toujours vu accroché à son piano, il en avait même deux dans son studio ». Alors qu’ils attendaient tous deux dans leur chambre d’hôtel à Chicago, il a arrangé la célèbre chanson qui porte le même nom. « Il s’est assis sur une chaise pour composer et on a joué le morceau le soir-même. Impossible de s’arrêter tant le public était enthousiaste ! » Il guidait ses musiciens avec gentillesse et exigence, pour « que sa musique sonne comme dans sa tête. Pour moi, c’était génial de porter ses notes ». 

Et parfois, « rarement, il lâchait son piano pour son autre grand dada, » se souvient Eric Franceries. Un train électrique dans le garage qu’il avait transformé. « Une fois, à Dallas, il nous a rabâché les oreilles pour un musée de vieilles locomotives américaines. Claude était comme un enfant devant ces énormes machines ! » Et rebelote à Lyon, où il détaille une vitrine pendant une demi-heure avant de remonter dans la voiture.

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